LA ROUE QUI FIT LA PLANCHE

Il m’arrive de participer à des concours d’auteur amateur sur le site littéraire gratuit SHORT EDITION. L’un d’entre eux proposait récemment comme thème « VROUUUM ! ». Avec interdiction d’utiliser l’onomatopée. Incroyable mais vrai, il se trouve que je connais l’origine de cette dernière. Tout petit, ma mère m’en racontait l’histoire, celle de très lointains ancêtres de notre famille dont les racines dieulefitoise* remontent au néolithique. Très beau récit au demeurant qui aurait largement mérité de gagner. Jugez plutôt :

Ce matin là Vhro’ trottinait gaiement à l’orée du bois qui domine la pente enneigée des Vitrouillères lorsque il aperçut en contrebas Oum, une fille du clan de la Valdaine, occupée à débiter le tronc d’un pin sans doute abattu par le vent d’hiver. N’ayant rien de mieux à faire, il la rejoignit pour lui demander ce qu’elle comptait faire de son ouvrage.

– Je ne sais pas encore, répondit-elle, je crois que je suis en train d’inventer la roue.
– Plutôt la planche, rétorqua-t-il, à mon humble avis, tu coupes dans le mauvais sens.

Vexée, Oum manifesta sa désapprobation par l’émission d’un pet nauséabond. Et Vhro’, outré, décampa. Pour y retourner le lendemain accompagné de son chien U’ski. Curieux de découvrir ce qu’elle avait finalement bien pu fabriquer.

« Par le Grand Bouquetin, c’est quoi ce truc ! », s’exclama-t-il en arrivant sur place. De fait, au lieu d’être parfaitement rectiligne, l’artefact, long d’une taille d’homme et large d’un bassin de femme, était légèrement incurvé à l’une de ses extrémités. Un vrai travail de gonzesse.

Il flanqua un grand coup de pied dans la chose qui se mit aussitôt à dévaler la pente, poursuivie par le clébard. Lequel, emporté par son élan, décolla subitement sur une bosse pour retomber sur l’engin en glapissant de terreur. Les deux finirent par s’encastrer dans une congère au pied de la colline.

C’est alors que survint Oum. En hurlant que si jamais sa roue était cassée, elle lui en ferait un collier auquel elle mettrait le feu. Légèrement fumasse donc. Tandis qu’elle s’égosillait, Vhro descendit ramasser la « chose quel que soit son foutu nom » qu’il remonta et lui jeta dans les bras.

Surprise, elle perdit l’équilibre, tomba à plat ventre sur l’engin, qui repartit immédiatement vers les bas, fauchant au passage Vhro’ qui s’affala sur elle.

– Le pied ! Putain ça déchire grave ! s’écria Oum à peine le terminus atteint. Remonte-moi de suite, c’est trop bon !
– Même pas en rêve, feignasse ! répondit-il. Y a ceux qui descendent et celles qui montent. Toi, tu montes.

A ce stade, une certaine confusion régna dans les échanges entre les deux tourtereaux. Qui parvinrent finalement un accord : U’ski serait désormais chargé de tirer la « roue-qui-fait-la-planche ».

De ce jour, le duo terrorisa matin et soir les terres environnantes en surgissant à l’improviste dans les camps de toutes les tribus du coin.

En guise d’avertissement, ils vociféraient leurs deux noms accolés : VHRO’ … OUM ! VHRO’ … OUM ! …, tirés par le fidèle U’ski, désormais appuyé d’un équipage de 6 chiens supplémentaires.

C’est d’ailleurs de là que provient l’expression « faire d’U’ski ». Mais ça, perspicace lecteur, vous l’aviez déjà compris.

* Je devine votre impatience d’en savoir plus sur ce terroir béni de Dieu et sa véridique histoire, du néolithique à aujourd’hui. Dans ce blog, la Catégorie «Chroniques Dieulefitoises» que j’écris au gré de ma fantaisie, satisfera votre légitime curiosité. Leur recueil sera bientôt disponible dans ma boutique et, au printemps prochain, chez MOMON, le jovial et truculent propriétaire des « Grands Magasins », au centre du village de Dieulefit. Vous y trouverez de tout et même plus encore. La preuve …

 

TOUT EST DEJA BIEN QUI FINIRA ENCORE MIEUX

Longtemps nous vécûmes ensemble puis vint le jour où elle fut de trop. L’ilot hélas était devenu trop étroit pour nous trois. Nous la mangeâmes pour préserver l’environnement et calmer notre faim. Le chien se régala.

LE VA SANS PIED

Il était une fois un garçon haut comme trois pouces que ses parents abandonnèrent un jour avec ses frères et sœurs dans une vaste forêt. A la suite d’une sombre histoire de fraude aux allocations familiales. D’après les journaux de l’époque. Affreux, hein ? Ce n’est pas aujourd’hui que ça arriverait ! Heureusement, le rusé petit bonhomme, prévoyant l’arnaque, avait fait provision de cailloux qu’il planqua dans ses souliers, avant de partir en promenade. Sauf qu’un peu benêt quand même, il oublia de les semer au fil du chemin. Et donc ne retrouva jamais celui du logis parental. Mais erra avec sa fratrie cinq ans, quatre mois, trois semaines, deux jours et une heure dans la funeste sylve. Quel sot !

Incroyable mais vrai, lorsqu’on les retrouva, ses sœurs, ses frères et lui, il portait toujours ses cailloux et ses souliers. Les uns dans les autres. Au bout de toutes ces années. Faut-il être bête. Si bien qu’il fallut l’amputer. Quelle affaire ! De quoi exploser l’audimat ! Imaginez, du bien saignant, de l’authentique, du spécial expert en divagations médico-psychiatriques ! Rien qu’en droits d’auteur, la fortune assurée pour cette famille bien sympathique. Pour les parents, en tous les cas, les enfants ne sachant ni lire ni écrire.

Hélas, rien de tout cela n’arriva car les médias refusèrent très rapidement d’inviter le petit bonhomme dans les émissions de grande écoute. Trop peu télégénique. Filmer un nain au milieu d’un quarteron d’accortes mannequins d’un mètre quatre-vingt payées pour figurer un public ébaudit, c’est déjà difficile, alors un nain cul-de-jatte, ça devient carrément impossible.

Très logiquement, les équipementiers sportifs renoncèrent à sponsoriser le vaillant marcheur pour vanter le confort et la longévité de leurs chaussures. De même d’ailleurs que les fabricants de roulettes et de fers à repasser. Le petit bonhomme « haut-comme-même-pas-trois-pouces-depuis-son-amputation » s’en retourna finalement dans sa forêt.

On est sans nouvelle depuis.

Une bien triste histoire, quand on y pense.

AINSI VA LE MONDE

Délicieusement vautré sur la grève, François observe le flux marin lentement désagréger le château de sable patiemment érigé par un enfant inconnu. Il songe distraitement à en déduire une leçon sur la marche du monde puis y renonce. D’ailleurs, il s’en fiche.

LA MARCHANDE DE REINE CLAUDE

Ce matin m’en allant promener, au marché j’ai abordé
Une marchande dont j’ai admiré le décolleté.
Je voudrais goûter vos deux melons, lui ais-je dit,
Espérant la faire rire à gorge déployée.
Nenni mon beau Monsieur, me répondit-elle,
Avec ceux-là, je joue à guichet fermé.

EXCELLENTE IDÉE !

En fin d’après-midi, emplette dûment payée, l’accorte vendeuse souhaite à Cédric une « Bonne soirée ». « Excellente idée ! », lui répond-t-il. Puis rajoute incontinent « Que faites-vous ce soir ? ». Loin de répondre, la fichtre garce lui tourne le dos et oublie de lui rendre la monnaie. Pourtant sa question parait d’un bon sentiment, non ? Les femmes ne pensent pas forcément ce qu’elles disent… Et les hommes ne disent pas toujours ce qu’ils pensent. Cédric, si. Mais qu’allait-il donc acheter dans cette boutique, vous demandez-vous. La réponse est pourtant évidente : des fleurs pour sa compagne.

BASKET AU PIED

En cette belle  matinée d’août, Cédric chemine dans la forêt du Lizay. Accompagné de son chien. Un husky. Qui s’appelle Basket. Assurément un nom bien singulier. C’est que depuis tout petit, il en trimbale une trouvée on ne sait où. Et donc les deux compères musardent sur le sentier forestier qui mène au Phare des Baleines. A quelques dizaines de mètres sur la droite, l’océan, invisible, chuinte doucement. A cette heure très matinale, le bois est silencieux, les plages désertes. A eux deux, ils font la paire : Cédric, pieds nus, le husky, basket en gueule. Les voici rendus à la lisière, au sommet de la dune qui surplombe l’estran. La marée commence à peine sa lente remontée. Au loin se devine le phare, déjà nimbé d’une brume annonciatrice de chaleur. Pour l’heure, il suffit de descendre sur la plage. Puis d’attendre. Et de savourer d’avance. Ce qui ne tarde pas. Deux silhouettes apparaissent. Qui se révèlent progressivement correspondre à une promeneuse flanquée de sa chienne. Zoom avant : une jolie promeneuse. Point sur image : flanquée d’une jolie chienne. Basket bondit. Franchit en un éclair la distance qui les sépare du duo. Pile à un mètre, arrière train baissé, buste dressé, oreilles pointées. Et lâche la godasse aux pieds et aux pattes des promeneuses effarées. L’essentiel est fait, Cédric n’a plus qu’à hurler :

BASKET : AU PIED !

Et au chien de la ramener. Le temps d’un sourire complice, l’un et l’autre trottinent gentiment vers les demoiselles encore tremblantes. Se régalant d’avoir une fois de plus trouvé de quoi engager la conversation.

JE LE SAVAIS !

« Je le savais ! ». Pierre ne répond pas. Tout en se demandant s’il résistera à l’envie grandissante d’étrangler Clotilde et ses incessantes récriminations depuis qu’ils ont pris la route en fin de matinée. En fait, songe-t-il, depuis le lendemain de leur mariage, voici dix ans. Fataliste, plutôt que de répondre, il ouvre la portière et manque s’envoler. Aspiré par la tempête.
En ce jour de Noël 1999, elle vient d’abattre un gigantesque sapin en travers de la petite route qu’ils ont prise. Cinglé par les rafales, il s’empresse de rentrer dans la voiture et entame une marche arrière dans l’idée de faire demi-tour grâce au chemin forestier entraperçu quelques instants plus tôt.Quasiment à l’aveugle, sourd au torrent de reproches que débite Clotilde, il recule lentement.
Et puis, d’un coup : l’explosion, le cri étouffé, les éclats de verre. Avant de réaliser que l’autre connasse semble soudain devenue muette. Ratatinée sur le siège passager, la tête déportée vers la gauche, le crane ruisselant. Un parfum douceâtre de résine et comme une odeur de sang envahissent l’habitacle.
Hébété, Pierre regarde Clotilde. Un long moment. Jusqu’à ce qu’elle tressaille puis se mette à geindre. De plus en plus fort. Et recommence à l’insulter : « Putain, c’est quoi cette connerie ? Tu ne pouvais pas faire gaffe ? Regarde ma robe, maintenant, toute tachée ! ».

« Non, pense-t-il, ça ne va pas recommencer. Ferme ta gueule, salope. Dix ans que tu me fais chier, à gueuler pour un oui ou pour un non ». Puis surgit l’idée. Qui s’estompe, recommence, se dilue, se précise, de plus en plus nette. Et finalement s’impose.

LA MONTAGNE LIBRE, édition du 26 décembre.
Hier en fin de soirée, une patrouille a découvert sur la départementale qui traverse la forêt d’Albigny un couple d’automobilistes victime de la chute de l’un des centaines de sapins abattus par la tempête. Le mari, bien que profondément choqué, est indemne. Malheureusement, son épouse n’a pas survécu, tuée sur le coup par l’impact d’une branche qui lui a défoncé le crâne, selon les constatations des gendarmes. « Au moins, elle n’a pas souffert » a déclaré son époux, cadre à France Météo qui regrette de ne pas avoir suivi les conseils de prudence diffusés par son employeur. « Quelle tristesse, à deux centimètres près, le projectile n’aurait fait que lui entailler le cuir chevelu » a déploré le médecin chargé de délivrer le permis d’inhumer. « En d’autres circonstances, j’aurais pensé au crime parfait » a conclu le brigadier qui commandait la patrouille.