« Je le savais ! ». Pierre ne répond pas. Tout en se demandant s’il résistera à l’envie grandissante d’étrangler Clotilde et ses incessantes récriminations depuis qu’ils ont pris la route en fin de matinée. En fait, songe-t-il, depuis le lendemain de leur mariage, voici dix ans. Fataliste, plutôt que de répondre, il ouvre la portière et manque s’envoler. Aspiré par la tempête.
En ce jour de Noël 1999, elle vient d’abattre un gigantesque sapin en travers de la petite route qu’ils ont prise. Cinglé par les rafales, il s’empresse de rentrer dans la voiture et entame une marche arrière dans l’idée de faire demi-tour grâce au chemin forestier entraperçu quelques instants plus tôt.Quasiment à l’aveugle, sourd au torrent de reproches que débite Clotilde, il recule lentement.
Et puis, d’un coup : l’explosion, le cri étouffé, les éclats de verre. Avant de réaliser que l’autre connasse semble soudain devenue muette. Ratatinée sur le siège passager, la tête déportée vers la gauche, le crane ruisselant. Un parfum douceâtre de résine et comme une odeur de sang envahissent l’habitacle.
Hébété, Pierre regarde Clotilde. Un long moment. Jusqu’à ce qu’elle tressaille puis se mette à geindre. De plus en plus fort. Et recommence à l’insulter : « Putain, c’est quoi cette connerie ? Tu ne pouvais pas faire gaffe ? Regarde ma robe, maintenant, toute tachée ! ».
« Non, pense-t-il, ça ne va pas recommencer. Ferme ta gueule, salope. Dix ans que tu me fais chier, à gueuler pour un oui ou pour un non ». Puis surgit l’idée. Qui s’estompe, recommence, se dilue, se précise, de plus en plus nette. Et finalement s’impose.
LA MONTAGNE LIBRE, édition du 26 décembre.
Hier en fin de soirée, une patrouille a découvert sur la départementale qui traverse la forêt d’Albigny un couple d’automobilistes victime de la chute de l’un des centaines de sapins abattus par la tempête. Le mari, bien que profondément choqué, est indemne. Malheureusement, son épouse n’a pas survécu, tuée sur le coup par l’impact d’une branche qui lui a défoncé le crâne, selon les constatations des gendarmes. « Au moins, elle n’a pas souffert » a déclaré son époux, cadre à France Météo qui regrette de ne pas avoir suivi les conseils de prudence diffusés par son employeur. « Quelle tristesse, à deux centimètres près, le projectile n’aurait fait que lui entailler le cuir chevelu » a déploré le médecin chargé de délivrer le permis d’inhumer. « En d’autres circonstances, j’aurais pensé au crime parfait » a conclu le brigadier qui commandait la patrouille.