COULEURS D’AUTOMNE
L’automne prend ses quartiers, au grand étonnement d’Alphonse qui en découvre avec ravissement les ors et les pourpres. L’apaisante fraîcheur des matinées provençales le change de la touffeur tropicale qui l’écrasait encore voici quelques semaines. Il a six ans et rentre tout juste du Cameroun où vivent ses parents. Il habite désormais chez sa grand-mère, à Dieulefit, un bourg enchâssé dans un écrin de collines odorantes que protège un arc de montagnes bienveillantes.
Sa maison, le Vieux Moulin, est une grande bâtisse de pierres crépies de blanc et tuilée de rouge. Elle niche en contre bas du village, au bord du Jabron, une paisible rivière bordée de peupliers. La rue qui la dessert se fait à peine cent mètres plus loin chemin de terre et poursuit sa route à flanc d’ubacs, jusqu’à retrouver la nationale qui conduit à Montélimar.
Il l’emprunte pour aller chez Mounier, le plus proche fermier. Et en ramène des œufs. Que sa grand-mère lui prépare dans un poêlon vert olive, l’une des deux couleurs, avec le jaune coquille, de la poterie dieulefitoise. Son régal de la semaine. Bien supérieur aux madeleines, selon lui. D’autant qu’il n’a pas lu Proust.
Mamie utilise une cuisinière à bois dont elle choisit l’essence en fonction du plat et de sa cuisson. Chêne, châtaignier, sarment de vigne… Un peu plus loin dans les ubacs, habite Naud et ses tommes de chèvre fraîches. Un régal avec de la gelée de groseille. La tomme, bien sûr, pas Naud.
Au dessus, dans la montagne, le Russe élève des lapins. Alphonse adore sa femme, poupée slave aux yeux bleus azur, ridée comme une pomme. Il l’écoute des heures lui parler de son passé de dame de compagnie auprès de la tsarine. Des mensonges prétendent les grands. Toi-même, pense-t-il.
Le russe les accompagne parfois aux champignons, sa grand-mère et lui. Avec son chien, rusé bâtard, de ceux qui ont survécus aux bolcheviques. Une fois, en dessous de Dieu Grâce, au creux d’une combe suintant les pluies d’automne, Alphonse a trouvé une oronge. Une vraie, le roi des champignons, le régal des gourmets, le Graal des provençaux, pas la toxique, l’amanite tue-mouches.
Celle-là, une étrangère, vient du nord, peut être même de chez les cosaques, va savoir. « Petit, ne passe jamais la Loire ! ». Ainsi parlait Léa, la femme de ménage. Plus bas, au ras des lavandes et des châtaigner, se dissimulent les cèpes de bordeaux. Ici, on les appelle « tête-de-nègres ». Ce n’est pas encore politiquement incorrect, juste bon.
Meilleur en tous les cas que les pinais, ces champignons caoutchouteux à cercles concentriques orange qu’on trouve au pied des pins, du coté de Rachas, vers le Poët Laval. Une sacrée trotte pour ses petites jambes. Plus tard, les touristes hollandais adoreront. La couleur, sans doute.
Dans les raidillons feuillus se tapissent les chanterelles, fidèles d’une année sur l’autre, troupeau de princesses mordorées. Et les craquerelles aussi : les mêmes en miniature. Bien entendu, il prend soin de les couper juste sous la volve avec le petit opinel que sa grand-mère lui a acheté, sans arracher le pied. Et ils ne cueillent que la quantité nécessaire à leur consommation. Quel dommage qu’il n’aime pas les champignons !
LA MONTAGNE ET LE PETIT GARÇON
(Du néolithique à aujourd’hui, les Chroniques Dieulefitoises sont un feuilleton franco-provençal écrit au gré de ma fantaisie. L’épisode se déroule à la fin des années 1950)
Le petit garçon dort encore, recroquevillé au creux de la grotte. Dehors, la tempête de neige s’apaise avec les premiers frémissements de l’aube. Quelques braises achèvent de se consumer dans le foyer improvisé. Il lui a fallu pour l’allumer l’édition entière du Dauphiné de la veille et toute sa provision d’écorces de bouleau. Plus le bois mort ramassé au dernier moment, juste au dessus, sur le plateau de Saint-Maurice. Il en a bourré l’espace entre sa chemise à gros carreaux et la laine épaisse de son duffel-coat.
Il s’est sauvé hier soir tard, après que sa grand-mère se soit endormie. De sa chambre il a glissé le long de la gouttière, longé le mur, grimpé sur le cerisier avant de sauter sur la route qui mène au village. Parvenu à La Pouilleuse, passé la place de Chateauras, il s’est furtivement risqué rue du Bourg. Puis a plongé dans l’étroite venelle qui descend jusqu’au Jabron, bifurqué à droite le long de la rivière, traversé le pont de pierre qui mène à l’hôpital. De là, il a gagné Les Vitrouillères, emprunté la combe qui conduit au pied de Saint-Maurice.
C’est à ce moment que la tempête de neige s’est levée. Mais il n’a pas renoncé, protégé par la grande capuche qu’il a boutonnée sous son menton, le pantalon beige en velours côtelé et les gros souliers en cuir doublés de feutre. D’ailleurs, les bois abritent de la bise noire le chemin forestier qui s’élève en longs zigzags à flanc de montagne. Il a marché longtemps, peut-être deux bonnes heures, guidé par le maigre faisceau de sa lampe torche.
A l’entame du plateau, lorsque les pins cèdent l’espace aux champs de lavande, il a traversé en biais, trébuchant souvent sur le sol inégal et poudré de blanc. Il a fini par atteindre le bois d’où part le sentier qui mène à la chapelle. Puis il a gagné le surplomb qui protège la grotte, quelques mètres en contrebas. Il a hésité un instant, sondé du regard le vide, failli renoncer, fragile silhouette au bord de la falaise.
Une bourrasque plus violente que les autres a manqué le précipiter dans le vide. Alors, moitié rampant, il a longé le bord du promontoire jusqu’à atteindre le passage qui permet de se glisser en contrebas. Là où la pente s’adoucit et forme une étroite terrasse. Prenant garde de ne pas glisser, il a progressé jusqu’à la grotte de l’ermite. Il a pris soin de rester près de l’entrée pour ne pas déranger les chauves-souris qui gîtent un peu plus profond.
Les doigts gourds, il a du batailler pour allumer le feu. Une tartine avec un morceau de lard, un Picodon entier pour calmer sa faim, deux gorgées de sa gourde pour faire passer : la sourde douleur qui le tenait s’estompe. Et sa révolte aussi. Machinalement, il tâte l’arrière de son crane et les deux grosses bosses que la chevalière de l’instituteur lui a fait en début d’après-midi.
C’était en classe de géométrie, alors qu’il s’appliquait sur l’exercice énoncé par le maître. Toute son attention concentrée sur le maniement de son compas, il n’a pas senti Monsieur André remonter la travée ni arriver dans son dos. Les coups ont été soudains, deux en tout, poing fermé, à la volée. Il a vécu le reste de la leçon dans une sorte de stupéfaction hébétée. Puis la récréation a sonné.
Une fois dehors, l’air glacé de janvier lui a fait du bien. Il est même devenu le héros du jour lorsque Daniel, son meilleur copain a mesuré la taille des deux bosses : quatre millimètres chacune, record battu. Normalement, la spécialité de Monsieur André, c’est le lancer de craie depuis le fond de la classe. Les grands prétendent qu’une fois ce fut son Opinel. Mais il ne faut pas croire tout ce que racontent les grands.
Pourtant, Alphonse est bon élève, même en mathématique : il ne le sait pas encore, mais il ne le sera plus jamais. « Progresse dans la nullité » écrira plus tard à son propos un autre magnifique hussard de la République. En attendant, rentré chez sa Grand-mère, il a eu droit à quelques gouttes d’arnica et un commentaire sur la nécessité de bien écouter ce que dit le maître.
Et justement, monsieur André n’a rien dit. Frappé, c’est tout. Alors cette nuit, il s’est sauvé. Pour protester. De quoi, il l’ignore. Il songe maintenant à l’inquiétude de sa grand-mère demain lorsque elle s’apercevra de son absence. Il imagine l’embarras de l’instituteur quand les gendarmes iront l’interroger. Il espère que les méchants seront punis. Peut-être même que la radio parlera de lui. Puis la fatigue le terrasse. Et le sommeil l’emporte, vaguement peuplé de rêves de vengeance…
Il doit être six heures. Quelques mètres plus haut, sur le plateau, une lente vibration s’éveille, déborde le surplomb, trébuche puis dévale au ralenti la falaise encore dans l’ombre. Le petit garçon s’étire, frisonne, ranime le feu avec le reste du bois ramassé la veille. De quoi griller deux tranches de pain, les tartiner d’un peu de tomme et s’en régaler en fermant les yeux.
Il est temps de bouger. Le voici pourtant assis devant l’entrée de la grotte. Impatient et inquiet à la fois. La nuit dégorge ses dernières gouttes de gelée blanche. Plus bas, la vallée frémit d’une rumeur encore hésitante. Comme lui, qui ne sait plus quel parti prendre. Redescendre au village ou continuer son chemin, là-bas, vers les montagnes, loin.
Puis jaillit l’aube, juste en face, de derrière les Trois Becs. A droite, La Lance, impériale. Au loin, le Vercors. Et tout s’éclaire.
Plus tard, il écrira. Sans compter.
ALPHONSE NE COMPREND PAS BIEN
(Du néolithique à aujourd’hui, les Chroniques Dieulefitoises sont un feuilleton franco-provençal écrit au gré de ma fantaisie. Je vous présente Alphonse. L’un des personnages récurrents de la série. Un gamin attachant, vous verrez)
Alphonse est né à Annecy. Il va sur ses six ans, est rentré voici un an du Cameroun (1) où ses parents habitent et dont il ne supportait pas la chaleur tropicale. Réfugié climatique, déjà. Il habite chez Jeanne, sa grand-mère. Au Vieux Moulin. Un vrai, avec roue à aube. Et tout un réseau de canaux souterrains pour amener l’eau. Quoique, à part un filet, de l’eau, il n’y en a plus. Pour jouer à l’explorateur, c’est encore mieux.
En cette année 1957, Dieulefit justifie encore son titre de village de potiers et de fief du Picodon, mi-protestant, mi-catholique. Il est blotti dans un cirque de montagnes, en Drôme provençale. Ici on dit le midi moins le quart. L’heure de l’apéritif, exact. Quant au Picodon, c’est un fromage. De chèvre.
Pour l’heure, Alphonse prépare sa deuxième rentrée scolaire. Culotte courte et blouse grise, porte plume sergent major et ardoise d’écolier. Enfin le grand jour. Quel drôle d’école : que des petits blancs, aucun noir comme à Douala. A part un jaune : Vo-Dang.
Ce matin, Jeanne l’a accompagné à l’aller et au retour. L’après-midi, elle se débrouille seule et laisse Alphonse parcourir les deux kilomètres qui le séparent de l’école. Pareil au retour. Largement le temps de se faire plein de nouveaux copains.
Depuis Charlemagne, le processus est toujours le même : frapper d’abord, sympathiser ensuite. Les filles, c’est l’inverse. Et bien plus efficace. Mais ça, il ne le découvrira que plus tard.
Vo-Dang, lui, tape sur tout le monde. Et donc, tout le monde l’aime bien. D’ailleurs, il n’est pas chinois. Pas encore vietnamien non plus. Juste indochinois. Les ritals disent « niakoué ».
Normal dit Manu, d’après son père, les immigrés, à part voleurs et fainéants, ils sont tous racistes. Alphonse, qui ne comprend pas bien le sens du mot, se demande si les nègres le sont aussi.
« Sept ans en Afrique » (Collection Souvenirs de voyage), en libre accès dans l’espace OPEN’LIB.
JEANNE ET LE VIEUX MOULIN
(Du néolithique à aujourd’hui, les Chroniques Dieulefitoises sont un feuilleton franco-provençal écrit au gré de ma fantaisie. Voici le berceau familial, dont les premières traces remontent à 1654)
Mais médecin quand même, va donc pour Adrien. De campagne. Le prestige sans l’argent plus la peine : en hiver, il gèle à pierre fendre et la neige recouvre longtemps les montagnes alentours. Les visites se font en carriole tirée par un âne. Qu’il pleuve ou qu’il vente, de nuit comme de jour. Sur de mauvais chemins, pour trois sous et un poulet.
Puis la guerre, celle de 1914, arrive : Adrien part la faire. Comme médecin major, croix de guerre. Il en revient gazé et bientôt mort. Jeanne continue d’élever ses trois enfants. Chichement. La guerre ne rapporte pas grand-chose, pas aux veuves en tous les cas.
L’autre de guerre, la seconde, la voit secrétaire de mairie. Ni l’une ni l’autre ne sont libérées car les allemands n’ont jamais occupé le village. Mais elle manque être tondue. Pas la mairie, Jeanne, la secrétaire. Le jour de la libération, par les résistants…
Alors qu’ils s’apprêtent à l’embarquer, Monsieur Brun surgit. Réfugié depuis deux ans avec femme et enfants dans les souterrains du Vieux Moulin. Monsieur Brun est juif. Les résistants du dernier jour déguerpissent. Plus tard, comme de juste, ils passent à la télévision.
Tandis que la maison perdure, discrètement nichée en contrebas du village. C’est une bâtisse de pierres crépies de blanc et tuilée de rouge. Quelques marches ombragées de glycine mène à la porte d’entrée.
Au bas de la maison somnole une rivière, parfois hargneuse au point de mortifier les murs. Mais c’et rare : la plupart du temps, elle est juste là pour faire joli.
L’AÏEUL ARDECHOIS
(Du néolithique à aujourd’hui, les Chroniques Dieulefitoises sont un feuilleton franco-provençal écrit au gré de ma fantaisie. Aujourd’hui, je vous invite en Ardèche, à la rencontre de l’un de mes ancêtres)
Comme chaque matin de la semaine, Charles selle son cheval et quitte Entraygues, un village haut perché dans la montagne ardéchoise. Il chevauche en direction d’Aubenas. Et s’en va plaider au tribunal. Normal pour un avocat.
Petit et sec, il est naturellement calotin, comme le Picodon est drômois, la noix grenobloise et la châtaigne ardéchoise. Catholique, si vous préférez. Charles, pas la noix ni la châtaigne. Le Picodon, c’est un fromage. De chèvre.
Et justement, chemin faisant, Charles rencontre une bergère. Fleurant bon le thym et le romarin ? Possible. Mais le cavalier poursuit sa route. Parce que sentir la biquette, même parfumée, n’est pas séant. Surtout au Tribunal.
Qui n’est plus très loin, comme le temps passe. Voici qu’un fieffé anticlérical l’invective. Quel sot ! A l’entrée du chef-lieu, sur le Pont qui surplombe l’Ardèche, en plus.
Charles saisit le mécréant par le collet, le soulève d’une main, lui fait passer la balustrade, le suspend à bout de bras au dessus du vide puis calmement lui dit :
« Maintenant, tu fais ta prière ou je te lâche ».
…
(A ce stade du récit, la vérité m’oblige à reconnaître que l’histoire familiale reste muette sur l’échange d’opinions religieuses qui s’ensuivit. Voici la suite telle que je l’ai imaginée).
Son interlocuteur s’étant malencontreusement déclaré incapable de faire sa prière, Charles lui demanda s’il savait nager. Rassuré par sa réponse affirmative, Charles le lâcha.
Ce n’est tout de même pas sa faute si l’autre se fracassa la tête en contrebas en raison du manque d’eau dû à une sécheresse tout à fait imprévisible en ce beau jour de juillet 1892.
Malgré tout ému par le sort du pauvre diable (ce qui, on en conviendra, est le comble de la compassion pour un catholique), mon aïeul fonda dès le lendemain des funérailles une société de bienfaisance.
Laquelle fut vouée à l’apprentissage de la natation pour tous les abelnassiens, quelle que soit leur religion. A condition bien sûr qu’ils sachent réciter un « Ave » puis un « Pater Noster ». Ou l’inverse.
(Aujourd’hui encore, les historiens hésitent sur l’ordre dans lequel les bénéficiaires devaient prononcer les deux prières).
AUX PORTES DU PARADIS
(Du néolithique à aujourd’hui, les Chroniques Dieulefitoises sont un feuilleton franco-provençal écrit au gré de ma fantaisie. Aux Portes du Paradis en sont la clé d’entrée)
Ici, au début, était la mer, peu profonde. Inutile de la chercher : elle a disparu depuis. Une cuvette oblongue s’y prélasse aujourd’hui. Tout autour, un cirque de montagnes. Aucune ne dépasse mille mètres. Quelques unes culminent à l’arrière plan. Au creux, ondulent de paisibles collines, imprégnées d’argile. Thym et lavande saupoudrent la campagne. A mi-coteaux, châtaigniers et chênes verts. En bas, quelques cèdres. Plus haut, des pins. Rajoutez l’eau courante, trois rivières : c’est prêt. Ne secouez pas trop quand même.
Pour amorcer, invitez les chasseurs du néolithique à pointer leurs flèches. Accueillez ensuite éleveurs et agriculteurs. Puis les romains pour paver les routes. Surgissent les Sarrasins : ils ne font que passer mais vous laissent un nom en héritage : « Allah Ba » ! Et donc vous restez. Vous faites bien, c’est le plus beau des villages. Vous êtes Franco-provençal. Déjà, l’art de concilier le chaud et le froid, le nord et le sud. Laissez mijoter. Les siècles défilent. Voici le temps des Protestants.
Et avec eux, la guerre des religions. La civilisation progresse. C’est à dire qu’un dimanche matin, après la messe, vous rassemblez la jeunesse et l’échauffez à force de vinasse. Facile alors de la persuader courir sus aux hérétiques. Courez ! Au Collet, l’une des passes qui verrouille le village et déboule de l’autre coté, au nord-est, là où ils pullulent. Dans un cliquetis de faux et de fourches, votre héroïque troupeau s’ébroue. Au fur de la montée, les vociférations se calment. Boudiou, qu’il fait chaud ! Très chaud même, avec tout ce vin ingurgité tantôt. Jamais vous n’auriez imaginé la guerre si fatigante. Le col atteint, une pause s’impose. Encore une gorgée et l’idée vous vient qu’après tout ces mécréants ne le sont pas tant que ça. De guerre lasse, vous redescendez. Et jurez de ne plus recommencer.
Vous voici mi-catholique mi-protestant, mi-chèvre, mi-chou. Le premier cultive son champ et élève son troupeau. Le second s’applique à prospérer. Il fait du chou plutôt que de la chèvre : la spécialisation des tâches, déjà. Rue du Bourg, les marchands séparent le Temple de l’Église. Les autres façonnent leur poterie, taquinent la finance, tissent leurs draperies, soufflent le verre, fabriquent leurs fromages. D’où l’avantage de vivre ici : l’ennemi, on le connait depuis si longtemps qu’à force il en devient fréquentable. Ca s’appelle l’œcuménisme. Ensemble, protestants et catholiques supportent mieux les importuns, étrangers ou non. Et les taquine à l’occasion. A la Chandeleur par exemple, le village « ferme les ours » en désignant le mauvais coucheur de l’année. Puis les jeunes s’en vont de nuit barricader et parfois murer ses portes et ses fenêtres. Malice n’est pas vice, n’est-ce pas ?
D’ailleurs, lors de l’occupation, aucun des cinq mille habitants du village ne dénonce le millier de juifs cachés ici et là. A vrai dire, les allemands n’arrivent que beaucoup plus tard, suivis des hollandais et de quelques anglais. De retraités aussi. Beaucoup s’emploient à miter la campagne environnante de clôtures barbelées. Si bien que aujourd’hui le paradis est pavé d’étroits sentiers que les riverains vous interdisent farouchement de quitter. A moins de grimper haut dans la montagne, à Dieu Grâce, par exemple. Allez-y au printemps, à la floraison du thym. Posez-vous et enivrez-vous de son parfum. Contemplez le village douillettement niché en contrebas. Oubliez les immigrés, secondaires ou non. Comme tous les autres avant eux, ils finiront bien par s’intégrer. Laissez la brise vous murmurer affectueusement son histoire. Votre quête s’achève, vous êtes chez vous. Jamais vous n’auriez imaginé le paradis si près. En Franco-provençal, il s’appelle Deo la fes. Dieulefit.
Autres épisodes déjà disponibles ou à venir : L’aïeul ardéchois … Jeanne et le Vieux Moulin Couleurs d’automne … L’hiver 1956 … La montagne et le petit garçon … Alphonse ne comprend pas bien … Momon et les autres …

Bienvenue aux portes du paradis[/caption]