LA MONTAGNE ET LE PETIT GARÇON

(Du néolithique à aujourd’hui, les Chroniques Dieulefitoises sont un feuilleton franco-provençal écrit au gré de ma fantaisie. L’épisode se déroule à la fin des années 1950)

Le petit garçon dort encore, recroquevillé au creux de la grotte. Dehors, la tempête de neige s’apaise avec les premiers frémissements de l’aube. Quelques braises achèvent de se consumer dans le foyer improvisé. Il lui a fallu pour l’allumer l’édition entière du Dauphiné de la veille et toute sa provision d’écorces de bouleau. Plus le bois mort ramassé au dernier moment, juste au dessus, sur le plateau de Saint-Maurice. Il en a bourré l’espace entre sa chemise à gros carreaux et la laine épaisse de son duffel-coat.

Il s’est sauvé hier soir tard, après que sa grand-mère se soit endormie. De sa chambre il a glissé le long de la gouttière, longé le mur, grimpé sur le cerisier avant de sauter sur la route qui mène au village. Parvenu à La Pouilleuse, passé la place de Chateauras, il s’est furtivement risqué rue du Bourg. Puis a plongé dans l’étroite venelle qui descend jusqu’au Jabron, bifurqué à droite le long de la rivière, traversé le pont de pierre qui mène à l’hôpital. De là, il a gagné Les Vitrouillères, emprunté la combe qui conduit au pied de Saint-Maurice.

C’est à ce moment que la tempête de neige s’est levée. Mais il n’a pas renoncé, protégé par la grande capuche qu’il a boutonnée sous son menton, le pantalon beige en velours côtelé et les gros souliers en cuir doublés de feutre. D’ailleurs, les bois abritent de la bise noire le chemin forestier qui s’élève en longs zigzags à flanc de montagne. Il a marché longtemps, peut-être deux bonnes heures, guidé par le maigre faisceau de sa lampe torche.

A l’entame du plateau, lorsque les pins cèdent l’espace aux champs de lavande, il a traversé en biais, trébuchant souvent sur le sol inégal et poudré de blanc. Il a fini par atteindre le bois d’où part le sentier qui mène à la chapelle. Puis il a gagné le surplomb qui protège la grotte, quelques mètres en contrebas. Il a hésité un instant, sondé du regard le vide, failli renoncer, fragile silhouette au bord de la falaise.

Une bourrasque plus violente que les autres a manqué le précipiter dans le vide. Alors, moitié rampant, il a longé le bord du promontoire jusqu’à atteindre le passage qui permet de se glisser en contrebas. Là où la pente s’adoucit et forme une étroite terrasse. Prenant garde de ne pas glisser, il a progressé jusqu’à la grotte de l’ermite. Il a pris soin de rester près de l’entrée pour ne pas déranger les chauves-souris qui gîtent un peu plus profond.

Les doigts gourds, il a du batailler pour allumer le feu. Une tartine avec un morceau de lard, un Picodon entier pour calmer sa faim, deux gorgées de sa gourde pour faire passer : la sourde douleur qui le tenait s’estompe. Et sa révolte aussi. Machinalement, il tâte l’arrière de son crane et les deux grosses bosses que la chevalière de l’instituteur lui a fait en début d’après-midi.

C’était en classe de géométrie, alors qu’il s’appliquait sur l’exercice énoncé par le maître. Toute son attention concentrée sur le maniement de son compas, il n’a pas senti Monsieur André remonter la travée ni arriver dans son dos. Les coups ont été soudains, deux en tout, poing fermé, à la volée. Il a vécu le reste de la leçon dans une sorte de stupéfaction hébétée. Puis la récréation a sonné.

Une fois dehors, l’air glacé de janvier lui a fait du bien. Il est même devenu le héros du jour lorsque Daniel, son meilleur copain a mesuré la taille des deux bosses : quatre millimètres chacune, record battu. Normalement, la spécialité de Monsieur André, c’est le lancer de craie depuis le fond de la classe. Les grands prétendent qu’une fois ce fut son Opinel. Mais il ne faut pas croire tout ce que racontent les grands.

Pourtant, Alphonse est bon élève, même en mathématique : il ne le sait pas encore, mais il ne le sera plus jamais. « Progresse dans la nullité » écrira plus tard à son propos un autre magnifique hussard de la République. En attendant, rentré chez sa Grand-mère, il a eu droit à quelques gouttes d’arnica et un commentaire sur la nécessité de bien écouter ce que dit le maître.

Et justement, monsieur André n’a rien dit. Frappé, c’est tout. Alors cette nuit, il s’est sauvé. Pour protester. De quoi, il l’ignore. Il songe maintenant à l’inquiétude de sa grand-mère demain lorsque elle s’apercevra de son absence. Il imagine l’embarras de l’instituteur quand les gendarmes iront l’interroger. Il espère que les méchants seront punis. Peut-être même que la radio parlera de lui. Puis la fatigue le terrasse. Et le sommeil l’emporte, vaguement peuplé de rêves de vengeance…

Il doit être six heures. Quelques mètres plus haut, sur le plateau, une lente vibration s’éveille, déborde le surplomb, trébuche puis dévale au ralenti la falaise encore dans l’ombre. Le petit garçon s’étire, frisonne, ranime le feu avec le reste du bois ramassé la veille. De quoi griller deux tranches de pain, les tartiner d’un peu de tomme et s’en régaler en fermant les yeux.

Il est temps de bouger. Le voici pourtant assis devant l’entrée de la grotte. Impatient et inquiet à la fois. La nuit dégorge ses dernières gouttes de gelée blanche. Plus bas, la vallée frémit d’une rumeur encore hésitante. Comme lui, qui ne sait plus quel parti prendre. Redescendre au village ou continuer son chemin, là-bas, vers les montagnes, loin.

Puis jaillit l’aube, juste en face, de derrière les Trois Becs. A droite, La Lance, impériale. Au loin, le Vercors. Et tout s’éclaire.

Plus tard, il écrira. Sans compter.

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