(Du néolithique à aujourd’hui, les Chroniques Dieulefitoises sont un feuilleton franco-provençal écrit au gré de ma fantaisie. Aujourd’hui, je vous invite en Ardèche, à la rencontre de l’un de mes ancêtres)
Comme chaque matin de la semaine, Charles selle son cheval et quitte Entraygues, un village haut perché dans la montagne ardéchoise. Il chevauche en direction d’Aubenas. Et s’en va plaider au tribunal. Normal pour un avocat.
Petit et sec, il est naturellement calotin, comme le Picodon est drômois, la noix grenobloise et la châtaigne ardéchoise. Catholique, si vous préférez. Charles, pas la noix ni la châtaigne. Le Picodon, c’est un fromage. De chèvre.
Et justement, chemin faisant, Charles rencontre une bergère. Fleurant bon le thym et le romarin ? Possible. Mais le cavalier poursuit sa route. Parce que sentir la biquette, même parfumée, n’est pas séant. Surtout au Tribunal.
Qui n’est plus très loin, comme le temps passe. Voici qu’un fieffé anticlérical l’invective. Quel sot ! A l’entrée du chef-lieu, sur le Pont qui surplombe l’Ardèche, en plus.
Charles saisit le mécréant par le collet, le soulève d’une main, lui fait passer la balustrade, le suspend à bout de bras au dessus du vide puis calmement lui dit :
« Maintenant, tu fais ta prière ou je te lâche ».
…
(A ce stade du récit, la vérité m’oblige à reconnaître que l’histoire familiale reste muette sur l’échange d’opinions religieuses qui s’ensuivit. Voici la suite telle que je l’ai imaginée).
Son interlocuteur s’étant malencontreusement déclaré incapable de faire sa prière, Charles lui demanda s’il savait nager. Rassuré par sa réponse affirmative, Charles le lâcha.
Ce n’est tout de même pas sa faute si l’autre se fracassa la tête en contrebas en raison du manque d’eau dû à une sécheresse tout à fait imprévisible en ce beau jour de juillet 1892.
Malgré tout ému par le sort du pauvre diable (ce qui, on en conviendra, est le comble de la compassion pour un catholique), mon aïeul fonda dès le lendemain des funérailles une société de bienfaisance.
Laquelle fut vouée à l’apprentissage de la natation pour tous les abelnassiens, quelle que soit leur religion. A condition bien sûr qu’ils sachent réciter un « Ave » puis un « Pater Noster ». Ou l’inverse.
(Aujourd’hui encore, les historiens hésitent sur l’ordre dans lequel les bénéficiaires devaient prononcer les deux prières).
