(Du néolithique à aujourd’hui, les Chroniques Dieulefitoises sont un feuilleton franco-provençal écrit au gré de ma fantaisie. Aux Portes du Paradis en sont la clé d’entrée)
Ici, au début, était la mer, peu profonde. Inutile de la chercher : elle a disparu depuis. Une cuvette oblongue s’y prélasse aujourd’hui. Tout autour, un cirque de montagnes. Aucune ne dépasse mille mètres. Quelques unes culminent à l’arrière plan. Au creux, ondulent de paisibles collines, imprégnées d’argile. Thym et lavande saupoudrent la campagne. A mi-coteaux, châtaigniers et chênes verts. En bas, quelques cèdres. Plus haut, des pins. Rajoutez l’eau courante, trois rivières : c’est prêt. Ne secouez pas trop quand même.
Pour amorcer, invitez les chasseurs du néolithique à pointer leurs flèches. Accueillez ensuite éleveurs et agriculteurs. Puis les romains pour paver les routes. Surgissent les Sarrasins : ils ne font que passer mais vous laissent un nom en héritage : « Allah Ba » ! Et donc vous restez. Vous faites bien, c’est le plus beau des villages. Vous êtes Franco-provençal. Déjà, l’art de concilier le chaud et le froid, le nord et le sud. Laissez mijoter. Les siècles défilent. Voici le temps des Protestants.
Et avec eux, la guerre des religions. La civilisation progresse. C’est à dire qu’un dimanche matin, après la messe, vous rassemblez la jeunesse et l’échauffez à force de vinasse. Facile alors de la persuader courir sus aux hérétiques. Courez ! Au Collet, l’une des passes qui verrouille le village et déboule de l’autre coté, au nord-est, là où ils pullulent. Dans un cliquetis de faux et de fourches, votre héroïque troupeau s’ébroue. Au fur de la montée, les vociférations se calment. Boudiou, qu’il fait chaud ! Très chaud même, avec tout ce vin ingurgité tantôt. Jamais vous n’auriez imaginé la guerre si fatigante. Le col atteint, une pause s’impose. Encore une gorgée et l’idée vous vient qu’après tout ces mécréants ne le sont pas tant que ça. De guerre lasse, vous redescendez. Et jurez de ne plus recommencer.
Vous voici mi-catholique mi-protestant, mi-chèvre, mi-chou. Le premier cultive son champ et élève son troupeau. Le second s’applique à prospérer. Il fait du chou plutôt que de la chèvre : la spécialisation des tâches, déjà. Rue du Bourg, les marchands séparent le Temple de l’Église. Les autres façonnent leur poterie, taquinent la finance, tissent leurs draperies, soufflent le verre, fabriquent leurs fromages. D’où l’avantage de vivre ici : l’ennemi, on le connait depuis si longtemps qu’à force il en devient fréquentable. Ca s’appelle l’œcuménisme. Ensemble, protestants et catholiques supportent mieux les importuns, étrangers ou non. Et les taquine à l’occasion. A la Chandeleur par exemple, le village « ferme les ours » en désignant le mauvais coucheur de l’année. Puis les jeunes s’en vont de nuit barricader et parfois murer ses portes et ses fenêtres. Malice n’est pas vice, n’est-ce pas ?
D’ailleurs, lors de l’occupation, aucun des cinq mille habitants du village ne dénonce le millier de juifs cachés ici et là. A vrai dire, les allemands n’arrivent que beaucoup plus tard, suivis des hollandais et de quelques anglais. De retraités aussi. Beaucoup s’emploient à miter la campagne environnante de clôtures barbelées. Si bien que aujourd’hui le paradis est pavé d’étroits sentiers que les riverains vous interdisent farouchement de quitter. A moins de grimper haut dans la montagne, à Dieu Grâce, par exemple. Allez-y au printemps, à la floraison du thym. Posez-vous et enivrez-vous de son parfum. Contemplez le village douillettement niché en contrebas. Oubliez les immigrés, secondaires ou non. Comme tous les autres avant eux, ils finiront bien par s’intégrer. Laissez la brise vous murmurer affectueusement son histoire. Votre quête s’achève, vous êtes chez vous. Jamais vous n’auriez imaginé le paradis si près. En Franco-provençal, il s’appelle Deo la fes. Dieulefit.
Autres épisodes déjà disponibles ou à venir : L’aïeul ardéchois … Jeanne et le Vieux Moulin Couleurs d’automne … L’hiver 1956 … La montagne et le petit garçon … Alphonse ne comprend pas bien … Momon et les autres …