LA ROSE MATUTINALE

(« La pire de toutes » – Pierre Ronsard)

     « CENT MILLE BORDELS DE PUTES A QUEUES ! » Ainsi rugit Léonce, jetant l’effroi parmi la faune qui s’éveillait doucement à la douceur naissante de cette matinée de printemps. Dont un lapin qui sautillait gaiement dans la luzerne et retomba raide mort.

« Que diantre me chantez-vous là, mon ami ? ». Rosine était perplexe. Un peu rouge aussi. Rougeaude même. Campagnarde, quoi, s’autorisa-t-il devant tant de candeur. Plutôt jolie, il faut le reconnaître, mais enfin, un tantinet bécasse, n’ayons pas peur des mots. Riche héritière, surtout, se morigéna-t-il. Ménager ma monture s’impose, conclut-il un peu cavalièrement.

« Oubliez ma mie, simple incantation matutinale » lui répondit-il donc en suçotant le doigt que ce putain de rosier venait d’égratigner. Quelle idée aussi de vouloir lui offrir une fleur ! Sitôt marié, je bannirai tous les épineux de ce domaine dont son géniteur à l’intention de la doter, se promit-il. Rien que du gravier, à perte de vue. Ou mieux, des pavés, bien lisses. Sur lesquels les visiteurs se rompront le cou par temps de pluie ou de gel. De quoi briser agréablement la monotonie de mes journées de futur légataire universel. Et de veuf inconsolable, ne put-il s’empêcher d’anticiper.

« Alors les amoureux, que complotez-vous donc dans mon dos ? ». Surgit de nulle part, Gras Double (selon Léonce), Papounet chéri (d’après Roseline) et Cléante (pour les autres), faillit mettre un terme prématuré et, selon l’intéressé, regrettable, aux rêves matrimoniaux  du fiancé. C’était de notoriété publique, pourtant : cet imbécile d’un mètre cinquante au plus mais large d’autant se déplaçait avec la légèreté d’un édredon. Si bien qu’à chaque fois, la victime de la sournoise approche, manquait trépasser de saisissement.

« Nous devisions gaiement à propos de notre mariage en admirant vos magnifiques roses » répondit Léonce en enlaçant Rosine. Ou plutôt en encerclant sa taille. Quoi que bien faite de sa personne, la demoiselle lui rendait en effet deux têtes au moins. Ce qui normalement aurait du le dissuader de la courtiser. Sauf que son père était riche, très riche et qu’elle était niaise, très niaise. Romantique aussi, les deux vont souvent de pair. D’après Léonce, bien sûr. Et les gazettes féminines.

« Prenez garde de ne pas déflorer la plus jolie d’entre elles, mon jeune ami » rétorqua Cléante. Qui lui suggéra dans la foulée de retirer son doigt meurtri du giron de sa fille et d’aller le faire soigner plutôt que de risquer de la tacher. (Petit saligaud, se retint-il d’ajouter, une robe tout neuve qui m’a coûté une fortune !). Et donc, nos amoureux s’en furent, l’une pour changer de parure et l’autre de poupée. Tout en rêvant à leurs épousailles. Ainsi qu’aux funérailles de Papounet.

Hélas, la rose matutinale est parfois trémière, plus rarement crémière mais souvent rancunière. Si bien qu’elle fut fatale au fiancé matutinal. Lequel mourut deux jours plus tard d’une septicémie foudroyante et généralisée. Certains prétendirent de la syphilis. A tort, selon moi.

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