PEAUX DE PHOQUE ET VIEILLES SPATULES

La première fois que j’ai traversé le plateau du Vercors, c’était pendant les vacances de février. A ski de randonnée et en peau de phoque. J’avais quinze ans, une boussole, une carte d’état-major et trois camarades, dont une copine.

Une spatule de secours, aussi. En aluminium, la spatule. Et une fille. Je l’ai déjà dit, je sais. C’est juste au cas où vous n’auriez pas remarqué. Plus quelques provisions : raviolis, poulet cru, rillettes, rien que du léger …

Un ami de mon père, ancien chasseur alpin, m’en avait donné l’idée et l’envie. Ne restait plus qu’à convaincre les trois autres de tenter l’aventure avec moi. Et nos parents respectifs, ce qui s’avéra un peu plus compliqué.

Car à l’époque, en 1966, rares étaient ceux qui se risquaient sur cette immensité désertique, à l’écart des lieux habités et sans moyen de communication. Aujourd’hui, les meilleurs fondeurs la traversent en deux heures.

Heureusement, l’ex-coureur des bois se chargea un soir d’automne de nous briefer en nous décrivant l’itinéraire, carte d’état-major à l’appui et en nous abreuvant de ses conseils sur l’art de randonner à ski.

Nous en profitâmes pour consacrer les mois suivants à rassembler le matériel, mémoriser la carte, conforter notre détermination et … rassurer notre entourage quant à notre capacité à réussir.

Enfin, un beau matin, mon père nous lâcha au Col du Rousset, l’une des portes d’entrée du plateau du Vercors. Devant nous : une soixantaine de kilomètres à parcourir en autonomie totale pour rejoindre Corrençon.

Le premier jour, on s’est perdu. A flanc du Grand Veymont. Marc a shooté dans un sapin puis a décrété qu’il allait se coucher et attendre que la neige le recouvre. Élisabeth lui a filé une beigne. Pascal lui a donné raison.

A force de monter l’une après l’autre les combes qui strient le versant est du Vercors, on a fini par trouver la cabane, de Pré Peyret, je crois. Ramassé du bois vert, fait du feu et mis le poulet à cuire.

Puis toussé et sorti en agonisant nos tripes. Le refuge, guère spacieux, est circulaire avec au milieu un poêle à bois et sur les cotés des planches pour dormir. Mais pas de fenêtres.

Juste une porte, pour aller vomir. « Quand ça fume, ça cuit, quand ça flambe, c’est prêt », selon l’adage des Chasseurs Alpins que je découvrirai bien plus tard, lors de mon service militaire.

Et justement, en début de soirée, on a eu leur visite. Très sympas. On leur a fait notre volaille flambée. Ils nous ont fait goûter leur eau de vie. Là, c’est nous qui avons flambé. Puis ils sont repartis. Nous, on a revomi.

Le lendemain, aux premières lueurs de l’aube, nous avons chaussés les skis. Et glissés de combes en combes avec une sensation de liberté qui confinait à l’ivresse. Dans un silence ouaté à peine troublé par le crissement de nos skis.

Puis vint la longue descende d’un canyon, sous un soleil éclatant, en virages serrés entre les sapins, de la poudreuse par-dessus les épaules. Un moment de pur bonheur, hors du temps, hors du monde.

Une nuit encore, je ne sais plus dans quel refuge. Et, pour finir, l’entame d’une longue descente vers Corrençon, comme un sas de décompression. Avec au bout, mon père qui nous attendait depuis la veille.

Quelques semaines plus tard, il me dit par surprise : « Tu sais, fiston, j’aurais pu mais je ne te laisserai pas une boite en héritage. C’est aussi bien : ce que tu réussiras plus tard, tu ne le devras qu’à toi et à ceux qui te suivront ».

TROIS JOURS A VENISE

Je n’aime pas les italiens. Je les déteste. Je hais les ritals. Enfin, c’est ce que je croyais. C’est la faute à l’école communale : j’y ai appris que ce sont tous des voleurs, des hâbleurs et même des tricheurs. Comment sinon nous auraient-ils battus au Mondial de 2006, hein ? Et puis je suis allé à Venise. A Murano, plutôt, l’une des îles qui gravitent autour. Le dernier week-end de mars. Béatrice et moi avons pris l’avion jusqu’à l’aéroport Marco Polo. Puis vogué crânement vers l’hôtel LaGare Venezia. A bord de sa navette privée, un canot en bois verni d’une dizaine de places. Par la lagune. Bon, ça déjà, c’est classe.

L’hôtel, tout de brique rouge, trône le long du quai Riva Longa sur le canal principal de l’île. Surprise : la chambre est un duplex ! En bas, un salon avec mini bar, canapé et télé grand format. Surmonté d’une vaste mezzanine. Plus un escalier pour y monter. Il parait qu’à Vérone, ils n’ont que des échelles. C’est ce que dit Juliette à Roméo, moi, je n’en sais rien. Murano donc, l’île des souffleurs de verre. Célèbre dans le monde entier. Même les chinois connaissent. La preuve : les boutiques sont pleines de leurs verroteries. En revanche, le Musée du Verre, lui, est fermé. Hors saison, les italiens ouvrent boutique à dix heures du matin et plient bagages à cinq heures de l’après-midi.

Dix huit heures déjà. Alors nous allons dîner. À l’Ai Piantaleoni, une trattoria sur les quais, tenue par une française qui propose de la cuisine vénitienne. Téméraire comme jamais, Béatrice choisit des pâtes. Moi, une friture de produits de la mer et de petits légumes. Avec des mini poulpes : une bouille ronde, des yeux qui vous regardent fixement et des tentacules qui leurs font une coiffure rasta. J’en ai compté six. Que j’ai mangés. Tous. Les premiers de ma vie. Avec un vague sentiment de culpabilité : l’œil était dans l’assiette et me regardait …

Le lendemain, visite de Venise. Départ, en canot. Le temps de traverser, huit minutes. Puis de marcher, huit heures. La place San Marco, la Basilique, le Palais des Doges, le Rialto, le Pont des Soupirs … Nous avons tout fait. A pied. Oubliez les gondoles : deux euros la minute de romantisme, Roméo fait la grimace. Quant aux fameux Vaporettos, leurs autobus flottants, c’est parfait pour faire la sieste. Même moi dont l’âge ralentit le pas, je vais plus vite. Sinon, ici, tous les transports sont maritimes. Les camions, les ambulances, les taxis, les engins de chantier, les voitures : tous. Pas de vélo ni de trottinette, encore moins de scooter ou de moto, rien ne roule. Sauf les valises et les caddies. Pratique pour différencier les touristes des vénitiens. Ces derniers y entassent leurs affaires de travail, leurs petites laines au cas où et les courses pour le repas de midi ou du soir. Quoi, les bambinos ? D’abord, on dit bambini. Et oui, ils ont des caddies spécialement aménagés pour. En français, ça s’appelle une poussette. Les leurs sont rouge Ferrari : les italiens adorent les enfants et la vitesse. Et non, je ne sais pas s’ils organisent des courses avec.

C’est vous qui racontez ou je continue ? Fondamenta Nove : un immense quai rectiligne qui ouvre sur l’Adriatique. Juste en face, l’île de San Michele. Et la façade de son église. On dirait de la dentelle. A part ça, aucun intérêt. Sauf d’y aller. Sur le quai, pas à San Michele. D’abord, parce que c’est ici que Béatrice et moi débarquons en arrivant de Murano. Et surtout parce que de là nous gagnons le cœur de Venise. En flânant au gré de sombres ruelles et d’étroits canaux. A l’entrée des immeubles qui les bordent, barques, canots et petits bateaux patientent sagement. Comme les voitures au bas de chez nous. Mais sans les parcmètres ni les interdictions de stationner : personne ne vous disputera la place puisque le seul choix qui s’offre est de rentrer dans l’immeuble, de remonter sur le bateau ou de continuer à la nage. Une sorte de zone bleue. Ils sont forts ces italiens. Quand je pense que nos élus s’acharnent à rendre nos rues piétonnes alors qu’il suffirait de les noyer. Paris Plage ? Laissez-moi rire !

Et de musarder de rues en rues, d’un îlot à l’autre. L’occasion de découvrir nos premiers ponts : en pierre, en brique, en fer, en bois, il y en a pour tous les goûts. Pas pour toutes les jambes. De rues en ruelles, de ruelles en venelles, un coup à gauche, un autre à droite, nous zigzaguons au hasard. Entre des immeubles dont pas un n’est droit mais, qui tels d’augustes vieillards légèrement voûtés, imposent leur dignité fanée. Soudain, l’éclaboussure d’une place ensoleillée, flanquée de son inévitable église, d’un ou deux hôtels particuliers et de quelques commerces. De vêtements bon marché ou d’ustensiles ménagers. Parfois d’articles funéraires. Ou de masques de carnaval. Ici, la mort elle-même semble ne pas se prendre au sérieux.

Venise épicerieComme quoi, on peut conjuguer tourisme et philosophie. Sans abuser quand même. Et donc, nous poursuivons notre périple par l’une des voies qui s’échappent en étoile de la Piazza. Là bas, au fond de la sombre trouée, une oasis de couleurs aimante le regard : un magasin de fruits et légumes multicolores qui cascadent à l’extérieur. A l’intérieur, le patron discute avec la clientèle. Sans que quiconque ne paraisse se préoccuper d’acheter ou de vendre quoi que ce soit. Pour ne pas déranger, nous passons discrètement outre. Et, au bout de l’étroit passage tournons à droite.

Ou plutôt droit dans le mur. Plaqués par un troupeau compact échappé d’un zoo asiatique. La horde force le passage sans un regard ni un geste d’excuse. Elle fonce baïonnette au canon. Pardon, selfie à la perche. Puis disparaît. Et le calme retombe. Sérénissime, en effet. Mais en mode alternatif. Nous en profitons pour quitter le labyrinthe et gagner les vastes esplanades des quartiers de carte postale. Rien de plus facile : à chaque embranchement, des pancartes en bois donnent le choix : Piazza San Marco, Ponte di Rialto, Palazzo Ducale, … Sérénissime et sublime. C’est tout ? Ben oui, c’est tout. Je n’ai pas le talent pour décrire l’enchantement d’une plongée dans cet univers de merveilles surgies d’un monde révolu. Et pourtant vibrant d’une étrange énergie.

A l’exception, de loin en loin, sur le parvis d’une église, à l’encoignure d’un pont, d’énigmatiques personnages. Tels des orants revêtus et encapuchonnés de noir, leurs silhouettes androgynes gisent agenouillées, immobiles et muettes, tête baissée vers la terre, bras écartés, paumes tournée vers le ciel. A leurs pieds, une timbale, vide dans la plupart des cas. Ce sont des mendiants. Des ombres silencieuses et rares qui s’oublient sitôt entrevues. Saisissant contraste, au débouché d’un pont, un clochard incongru impose sa bedaine colorée et son bagou aviné : lui, par contre, sa sébile est bien remplie. Quelques centaines de mètres plus loin, un policier massif et flamboyant invective d’une voix de stentor un rom dépenaillé. De la Commedia dell’arte à l’état pur. Le public est sous le charme, ne manquent plus que les masques. J’ai failli applaudir. Même les pigeons hésitent à troubler l’ordre public : ils déambulent sagement le long des terrasses de café, cèdent fort civilement la priorité à droite et picorent discrètement les miettes que sèment les badauds.

Ce qui finit par donner faim. L’occasion de s’arrêter dans un bacari (bar à vin) bondé, gainé de bois, patiné de cuivres. Gagner le comptoir est moins difficile qu’il n’y paraît. Se laisser étourdir par le bruit non plus. Histoire de réagir, je commande un Spritz, l’apéritif emblématique : vin blanc, bitter, eau gazeuse, tranche d’orange et olives vertes. Me voici baptisé vénitien. En train d’engager sans m’en rendre compte la conversation avec … qui, au fait ? Je ne le saurai jamais : des habitués, un touriste égaré comme nous ? Qu’importe, en trois répliques, je passe de l’italien (que je ne parlais pas avant d’entrer), au français (pour répondre à une question que je n’ai pas comprise) puis remercie en Allemand, sans savoir de quoi exactement.

A moins que ce ne soit pour notre Cicchetti, un sandwich composé de tranches de pain garnies de sardines et d’oignons caramélisés. Ou une assiette de petits crabes frits assortis de polenta crémeuse : moeche fritte dans le texte et sur la carte. Finalement non, une autre fois peut-être. Car il est temps de nous extirper du brouhaha pour reprendre doucement le chemin de l’embarcadère. De nouveau le clair obscur des quartiers populaires. Leur quiétude, aussi. Ici, nul touriste pour combler la rareté des passants, le silence des boutiques, l’absence de mouvement. L’impression que derrière les murs des immeubles, la cité se vide peu à peu, comme une baignoire dont on aurait mal fermé la bonde. Peut-être est-ce au contraire la ville qui lentement s’enfonce dans la baignoire, chassant au fur et à mesure ses habitants.

Allons, il est temps de rentrer. La navette est à quai. Et à l’heure. Car non seulement les autochtones sont souriants mais en plus ils sont ponctuels. Vous le saviez ça ? Ensorcelés par la splendeur vénitienne autant qu’éreintés par notre journée d’errance, les mollets en compote, nous embarquons avec bonheur et regagnons le douillet cocon de l’île de Murano.

Même à Venise, au parfum d’éternité, tout à une fin. En ce dimanche matin, le musée du verre n’ouvre qu’à 10 heures. Tant pis : trop risqué d’entreprendre sa visite maintenant. Alternative : visiter l’église Santissimi Maria e Donato et son magnifique pavement de mosaïques. Pousser jusqu’au front de mer par une rue enfin rectiligne. Mais déserte. Respirer le bon air marin. Revenir. Flâner une dernière fois sur le quai Riva Longa. Y céder le passage à une procession surgie des années cinquante, padre en tête escorté d’enfants de chœur, suivi d’une cohorte de paroissiens endimanchés célébrant les Rameaux.

Reste à sacrifier au rituel en faisant l’emplette d’une œuvre locale. En ce jour de repos dominical, les rares ateliers de verriers qui fonctionnent encore sont fermés. Choisir le magasin qui permettra de repartir avec une œuvre estampillée s’avère délicat. Parmi toutes les boutiques, la plupart proposent d’affreuses babioles grotesquement bariolées de couleurs criardes en provenance d’extrême orient. D’autres, plus attractives, fourguent du vrai faux verre de Murano, garanti « made in Italy » directement issu de l’industrie toscane. Béatrice opte pour Giemme Luci, un magasin cosy tenu par la fille d’un authentique artisan verrier.

Elle nous explique dans un français parfait que la couleur blanche est celle de la tradition, du temps où les pièces étaient utilitaires avant de devenir décoratives. Celles que les familles d’ici continuent d’utiliser au quotidien. Mais la couleur, c’est bien aussi, ajoute-t-elle, soucieuse de ne pas heurter notre sensibilité. Et de nous convaincre avec le sourire de préférer le blanc. C’est l’heure ! Munis de nos précieuses emplettes, nous embarquons dans le canot qui nous ramène à l’aéroport Marco Polo. Bon je peux bien vous le dire maintenant : finalement, j’aime bien les italiens. Ceux-là, en tous les cas. D’ailleurs, je n’en connais pas d’autres.

Départ de Murano
Ciao Murano !

GUT GELACHT IST HALB GEWONNEN

Le 28 février 2017. Vienne, Lyon, Villefranche, Mâcon, Chalon. Puis Dijon, Toul, Nancy, Metz. Traverser le Luxembourg. Viser Köln. Trouver l’adresse puis une place de stationnement. Retrouvailles avec Jutta, Barbara, Paul et tous les autres. Louis, douze ans déjà, un grand garçon maintenant. Ambiance un peu guindée au début, le temps de reprendre le fil. Puis l’amitié revient, chaude, rassurante. Et bientôt les rires. Les souvenirs, aussi. Rien de nostalgique. Le bonheur d’être ensemble. L’échange des nouvelles adresses, la promesse de se revoir. Une dernière étreinte, pour emporter un peu des autres. La route de nouveau. Traverser le Luxembourg. Refaire à l’envers le chemin.  Seule l’absence de Michael cuit un peu. Sans qu’on puisse lui en vouloir : c’était son enterrement.

LA COCCINELLE D’ARCACHON

Ce matin, le soleil éclabousse la plage d’Arcachon aussi joyeusement que je frappe du pied les flaques abandonnées ça et là par la marée basse. Avec ma barboteuse et mon grand chapeau mexicain, je suis un adorable petit bonhomme bronzé comme un pain d’épice.
Puis, pschitt ! A pu le bambin, disparu ! Panique sur la plage ! La maman s’affole, interpelle, scrute, bégaie, hurle « Alphoooonse », tourne en rond plus qu’elle ne courre… … le père parcoure à longues enjambées le coté droit de l’immense plage… la sœur aînée en fait de même à l’opposé… … trois minutes, sept, dix, vingt peut-être… le temps s’étire en jours, semaines, siècles… le maître-nageur s’active, des mères compatissantes se mobilisent …
Finalement on me retrouve. A plus d’un kilomètre du parasol familial. Grâce à mon chapeau mexicain. En train de raconter ma vie à la coccinelle que j’ai suivie jusque ici. Elle au moins m’écoute. Pas comme ces saletés de crabes et leurs horribles pinces. Les voyages forment la jeunesse. Peut-être. A condition de choisir ses compagnons de route.